[VS4] La peur au ventre

"Savoir transformer les circonstances négatives en situations positives,
savoir faire le mort devant un grand danger,
comme les renards devant l'homme, sont deux des secrets.

Savoir perdre pour mieux gagner
ou donner pour mieux recevoir ou s'abandonner pour mieux agir est la
marque des grands stratèges de la survie.

Parfois le vent attise le feu,
parfois le feu s'éteint dans l'eau,
parfois l'eau s'efface devant le vent.

Parfois le vent éteint le feu,
parfois lle feu évapore l'eau,
parfois l'eau terrasse le vent."








L’oreille verte de Groback se tendit, lorsque dans la pénombre de l’Astral, l’orc cru entendre des bruits de pas. Une fine brise, qui hérissa les poils hirsutes de la nuque du guerrier, souleva un nuage de poussière qui ne fit que renforcer l’aspect lugubre de l’endroit, et l’atmosphère pesante que celui-ci suscitait. La main crispée sur le pommeau de son épée, l’autre tremblante, au bout de laquelle pendait la tablette, léchant une goutte de sueur qui coulait le long de sa joue, Groback avança lentement, l’œil hagard mais attentif, et l’oreille aussi tendue que le moindre de ses muscles, crispés par la terreur.



Non, Groback n’était pas vaillant. Non, Groback ne niait pas ce petit défaut, qui pouvait paraître comme un lourd fardeau, lorsque l’on entreprend une carrière d’aventurier. Et enfin, non, ce n’était pas de l’eau qui avait laissait une trace peu discrète sur les pans de son pantalon. Si l’orc était dans cet état, c’était sûrement lié aux nombreux cadavres de Xadaganiens, d’Arisiens ou autres Elfes qui jonchaient le sol. Ou bien à ces
Gibberlings que Groback avait croisé quelques minutes plus tôt, mais qui n’avaient même pas pris la peine de regarder l’orc, trop occupés à fuir en hurlant des paroles incompréhensibles. Non, Groback n’était pas vaillant, mais il fallait admettre que l’endroit dans lequel il progressait n’était pas des plus rassurants. Il s’agissait d’une caverne gigantesque, dont on ne distinguerait pas le plafond, s’il n’était pas creusé par des trous béants qui
permettaient d’apercevoir l’Astral, et ses habituels petits îlots qui éclairaient faiblement la grotte par la lumière que reflétaient leurs cristaux. Groback avait ramassé cette nouvelle tablette de Zem sur le cadavre d’un
confrère orc, et sa lecture n’avait fait que renforcer la terreur dans laquelle l’endroit le plongeait.



Un nouveau bruit retentit, plus distinct cette fois-ci, plus proche. Groback s’arrêta net et réprima un cri. La main tremblante, le regard planté dans la pénombre qui l’attendait, il tâtonna dans une de ses poches quelques secondes, avant d’en sortir une ancienne idole orc, qu’il embrassa de ses lèvres sèches, avant de la remettre à sa place. Il murmura quelques paroles destinées à sa mère, et recommença à avancer. Il regardait autour de lui, et poser un pied devant l’autre lui demandait un effort incommensurable.



« Savoir transformer les circonstances négatives en situations positives ». Groback ne cessait de se répéter la phrase en tête, comme s’il tenait à rester concentré et que le seul moyen pour cela résidait dans la répétition ininterrompue d’un bout de texte qui avait depuis longtemps perdu le moindre sens, à force d’être mutilé dans la pensée de l’orc. Comment changer ce moment, qui semblait plus négatif que n’importe quelle autre circonstance, en situation positive ? Le défi semblait insurmontable pour Groback, qui continuait d’avancer, noyé dans un mélange de sueur et d’urine. Si l’orc n’avait pas été debout en train de marcher, n’importe quel animal ou individu qui ne s’attardait pas sur les lieux aurait pu confondre Groback avec l’un des nombreux cadavres qui faisaient office de décoration, aussi funeste soit-elle, à la grotte.



Un cri strident retenti, suivit du bruit caractéristique du métal affûté qui tranche la chair, et enfin du son d’une masse qui s’écroule sourdement sur le sol poussiéreux de la caverne. Groback laissa tomber la tablette, se crispa sur ses parties génitales pour éviter qu’une seule goutte de plus n’en sorte, et fixa l’endroit d’où était venu le bruit. Il ne pouvait plus continuer à progresser de la sorte, il lui fallait une issue. La panique empêchait le guerrier de réfléchir. Il sorti à nouveau son ancienne idole orc, mais un autre bruit sourd, beaucoup plus proche, lui fit faire un geste brusque, et Groback laissa échapper l’objet, qui tomba sur la tablette Zem. Il suivit l’idole du regard.



« Savoir faire le mort. »



Groback se frappa le front quand, dans sa tête, le déclic se fit. La solution était inscrite ici, là où son porte-bonheur l’avait conduit.

Il lui fallait du réalisme. Pour l’odeur, aucun problème. Mais, dans sa prudence absolue, l’orc ne s’était vu gratifier d’aucune plaie, et à moins que l’ennemi ne pense que cette masse verte soit morte de peur – et bien
que cet orc en soit capable, cela paraîtrait inconcevable à n’importe qui - Groback devait se mutiler.

« Quelle ironie, dans cette histoire, la seule personne que je blesserai, ça sera moi... » Mais il n’avait pas de temps pour s’apitoyer sur son sort. Il fourra un pan de sa cape entre ses dents et prit son épée à bout de bras, la lame orientée vers son ventre, et après une évaluation qui pourrait paraître savante, mais qui résidait en fait dans le hasard total, Groback enfonça son arme qui pénétra son corps sans rencontrer de résistance. Les yeux écarquillés par la douleur, la mâchoire crispée sur le tissu sale de sa cape, l’orc n’attendit pas que la souffrance ait disparue pour retirer l’épée. Le geste lui coupa le souffle, et le guerrier tomba à genou, laissant glisser son épée qui atterrit sur le sol dans un bruit étouffé par la poussière. La tête baissée, les deux mains sur sa plaie, l’orc passa outre sa panique et la fulgurance de la douleur, retrouva ses esprits, et constata que le hasard fit bien les choses. La plaie n’était pas belle à voir, mais elle était sans gravité. Du moins, dans l’immédiat.



Le guerrier retint sa respiration pour mieux entendre ce qui l’entourait. Il lui semblait qu’on fouillait vers l’endroit d’où était venu le cri strident. Le mort devait sûrement être victime d’un dépouillement dans les règles, ce qui laissait un peu plus de temps à Groback pour peaufiner sa mise en scène. Pris au dépourvu, et n’ayant jamais mimé de cadavre – non pas qu’il n’en ait jamais eu l’envie, mais l’occasion ne s’était pas présentée très souvent – Groback prit quelques précieuses secondes pour étudier la position de ses confrères. Après réflexion, il abandonna l’idée d’adopter la posture de ce Gibberling aux jambes formant des angles étranges, ou bien celle de ce Xadaganien dont la tête était indissociable du torse ou encore la position de cet elfe qui avait sans doute était la victime d’un jeu cruel de son assassin, qui semblait avoir voulu faire explorer à son adversaire les abysses inconnues de son colon. Le guerrier orc joua la simplicité, et s’allongea face contre terre, beaucoup plus pour éviter d’avoir à regarder la chose qui rôdait en ces lieux que pour simuler une mort convenable.



Groback calma sa respiration après avoir brièvement recouvert ses vêtements de poussière, puis attendit. Une attente aussi douloureuse et terrifiante qu’odorante et ennuyeuse. Le bruit de pas repris. La chose, quelle qu’elle soit, s’avançait dans sa direction. Même s’il ne voyait rien, Gorback fermait les yeux à s’en donner des crampes aux paupières. Une masse rôdait autour de lui. L’orc ne voyait rien, mais sentait et entendait le moindre de ses mouvements, et connaissait l’emplacement exacte de l’individu, qui, d’après sa manière de se déplacer et le son de ses pas, semblait être fait dans des proportions monumentales. Le monstre – oui, on
pouvait l’affirmer désormais, il s’agissait d’un monstre, au vu de ses proportions et de sa manière de faire crier les gens et de leur faire visiter les parties les plus intimes de leurs propres corps, cela ne pouvait être qu’un
monstre – n’était qu’à quelques centimètres de la dépouille factice, et semblait captivée par quelque chose. Ou bien avait-il compris ?



Une douleur affreuse traversa la main de Gorback. Il fit un effort surhumain pour retenir un cri et garder une attitude des plus inanimées. La chose lui avait marché sur les doigts, et il n’osait pas imaginer l’état de
ces derniers, au vu du craquement horrible qui avait retentit au moment où la souffrance l’avait surpris. Le monstre sembla ramasser quelque chose, mais le guerrier ne regarda pas. Il aurait pu, si la douleur qu’il avait ressentit lorsque le monstre avait posé son deuxième pied sur le bras de l’orc pour se baisser ne l’avait pas fait s’évanouir.



Groback se réveilla dans un état d’incompréhension total environ une heure plus tard. Au bout de quelques minutes passées à tenter de comprendre pourquoi il avait l’impression qu’une bande de rhinocéros avaient
piétiné son bras droit avant de le mâcher allègrement, les souvenirs des évènements qui avaient précédé son évanouissement lui revinrent. Il conclut donc que sa brillante ruse avait marchée, et que le monstre devait – en tous cas il l’espérait – être loin à l’heure actuelle. Non sans précautions, il leva la tête et regarda tout autour de lui. Il ne distingua rien, et n’entendit aucun bruit, à part celui du vent qui s’infiltrait dans la grotte. Le guerrier se
dressa péniblement sur les genoux, et laissa échapper un soupir lorsqu’il constata avec malheur que son ancienne idole avait disparue. Il remit son épée, dont la lame avait viré au brun à cause de son sang, dans son fourreau, prit la tablette avec sa main qui n’avait pas été piétinée, et après quelques secondes d’hésitation, décida de tenter le tout pour le tout. Il prit la dernière fiole accrochée à sa ceinture, remplie d’un liquide rougeâtre, fit sauter le bouchon, et l’avala d’une traite. Puis, il se tourna face au vent, et bien que cela lui
couta énormément d’énergie, il se mit à courir vers la sortie de la grotte, trébuchant sur les cadavres, avalant de la poussière, râlant à chaque pas à cause de sa plaie au ventre et laissant pendre son bras meurtri lamentablement au bout de son épaule. Le vent sifflant dans ses oreilles l’empêchait d’entendre quoi que ce soit, et il ne s’arrêta de courir qu’une centaine de mètres après la sortie de la grotte. Un sourire béat s’affichait sur son visage.



Le guerrier orc se laissa tomber à terre, posa la tablette devant lui, et la contempla. Il ne savait pas pourquoi, mais il la trouvait magnifique. Il trouvait tout magnifique, même la poussière qui l’étouffait, même le vent sur ses plaies qui lui faisaient mal, même la vision d’horreur que produisait cet os qui sortait de son bras. Groback n’avait jamais autant savouré la vie. Après cinq bonnes minutes dans cet état de contemplation, l’orc se leva, et se remit à marcher vers sa prochaine destination – qu’il atteindra après un passage dans un centre de soins.



Parfois l’orc est le monstre, parfois l’orc subit le monstre, parfois l’orc dupe le monstre.

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